Avec Tess et Jude, les personnages principaux de Document 1, le silence et l’inertie remplacent les cris et les plans chimériques de Sappho-Didon dans CVA. Cette stratégie leur permet de conserver leur individualité. Document 1 narre la vie de Tess et Jude. Passifs et taciturnes, Tess et Jude sont à l’opposé de Sappho-Didon. Habitant une petite ville nommée Grand-Mère, Tess travaille à temps partiel dans un Subway, tandis que Jude vit des aides sociales. L’internet est au cœur de leur quotidien. À force de « voyager virtuellement », à l’aide de Google maps, ils prennent la décision, contre toute attente, de partir en excur-sion :

5 « La paralysie du temps » a été étudiée par Amélie Paquet dans son article intitulé : « Lit-térature d’après l’Histoire et temps d’arrêt dans Ça va aller de Catherine Mavrikakis » (Paquet, 2009). Toutefois, l’idée que cet arrêt du temps soit un temps posthistorique plutôt qu’une période d’obscurantisme me laisse dubitative. En effet, le quotidien n’est peut-être pas en lien direct avec l’Histoire, mais il n’en demeure pas moins sa substance ou ce qui la précède, puisque c’est ce quotidien qui nous définit dans le temps et l’espace. De fait, il inscrit l’humain dans son Histoire.

Par ailleurs, le quotidien n’est pas figé en soi, mais perçu comme tel. Aussi, comme le dit la narratrice, c’est par l’absence de savoir, par l’ignorance de son inscription dans l’Histoire que ce quotidien, qui semble immuable, se révèle être de l’obscurantisme.

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[…] si le lecteur nous connaissait un peu mieux, il saurait que, de notre point de vue une décision est grave par définition, que c’est quelque chose qu’on évite comme la peste. […] Il faut savoir aussi qu’on est du genre à se faire une montagne d’un rien. On l’avoue sans détour. En fait, la plupart du temps on n’a même pas besoin du rien pour faire la montagne. On n’a jamais accompli quoi que ce soit, on n’est jamais allés nulle part, et la plus légère dérogation à nos petites habitudes nous amène au bord du désespoir. Ce que toi, lec-teur, tu as coutume d’appeler « contretemps fâcheux », « petit pépin », « légère contrariété » ou « changement de dernière minute », nous autres on appelle ça l’apocalypse.

D1 : 25

L’aventure sera donc de se rendre à Bird-in-Hand à moins de mille kilo-mètres de Grand-Mère. Pour financer leur voyage, ils décident d’en faire le récit.

Sébastien Daoust, un romancier raté et amoureux de Tess, leur sert de prête-nom pour obtenir une bourse du Conseil des Arts du Canada. Avec cet argent, ils achètent une Chevrolet Monté Carlo et s’adonnent à de petits voyages, d’abord uniquement dans Grand-Mère, puis, jusqu’à Sainte-Geneviève-de-Batiscan, qui se situe à une trentaine de kilomètres. Ce qui s’avère pour eux un exploit. Les préparatifs se déroulent bien : ils ont la bourse du Conseil des Arts, une destina-tion, une auto, un appareil photo et de quoi subsister durant leur périple. Cepen-dant, c’est sans compter qu’ils se nomment Tess et Jude comme les personnages infortunés de Thomas Hardy (1891, 1896)6. Par conséquent l’échec est assuré, ils n’iront pas à Bird-in-Hand.

Tess et Jude s’inscrivent dans une routine dont le moindre petit changement les panique : « notre vie est aussi répétitive que les motifs d’un papier peint » (D1 : 104). Aussi, seraient-ils ce que Sappho-Didon dans Ça va aller déteste le plus, à savoir des gens soumis et passifs ? En effet, à l’inverse de Sappho-Didon, ils préfèrent l’immobilisme à l’action. Ils cherchent à avoir le moins de présence possible : « Tout ce qu’on est, on l’est juste un petit peu » (D1 : 9), ou encore « Je ne fais pas assez de choses pour avoir l’occasion d’en regretter » (D1 : 117). Si bien que sans le projet de se rendre à Bird-in-Hand, le récit de leur quotidien se résumerait à peu : canapé, bières et internet. Pourtant, comme Sappho-Didon, toute implication dans la société leur est insupportable : « Je me connais assez pour savoir qu’avec mes vingt-cinq heures je suis à l’extrême limite de ce que je peux supporter » (D1 : 40). En réalité, si Tess et Jude ont opté pour l’inaction, quitte à les mettre en marge de la société, ils ne sont pas résignés pour autant.

Ils sont dans l’esquive : « On a toujours géré les problèmes comme ça : on les ignore en espérant qu’ils finissent par se régler d’eux-mêmes. Ça fonctionne dans environ deux ou trois pour cent des cas, je dirai » (D1 : 173). Une technique

6 Par ailleurs, les deux épigraphes en tête de D1 extraites de ces romans affichent explicite-ment cette filiation.

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H. Amrit : Des héros en quête du quotidien…

qui montre vite ses limites. Dès qu’ils ont un projet (Sappho-Didon dirait « un plan »), c’est-à-dire dès qu’ils entrent en action, c’est l’échec assuré. Le projet de se rendre à Bird-in-Hand en témoigne. En sortant de leur inertie, ils ont été confrontés à des forces aléatoires comme celles du consumérisme, qui les ont détournés de leur projet initial. Dans Document 1, ce qui met en échec porte sur la tendance que les personnages ont acheté, non pas en vue de leur voyage, mais pour avoir une certaine allure comme rouler dans une auto de frimeur :

J. – […] Avoue qu’on a une machine du tonnerre !

T. – Mais c’est tellement pas notre genre. Est-ce que tu nous aimes un peu moins ?

J. – Étrangement, je pense que je nous aime un peu plus.

T. – Moi aussi, mais je suis pas certain d’avoir raison.

D1 : 133

Ou encore investir dans des chaussures Santoni et aller festoyer au Guéridon.

Si la Tess de Thomas Hardy est prisonnière de la morale de son époque, la Tess de François Blais est prisonnière d’une société qui fait qu’on s’aime plus dans le luxe. Dès lors, tout projet est dérouté et être actif implique de se corrompre.

On comprend pourquoi Tess et Jude, à l’opposé de Sappho-Didon, optent pour l’inertie, les rendant le moins productifs possibles. La moindre dérogation à leur façon de vivre les entraîne dans le tourbillon des forces de la société dans la-quelle ils vivent, leur résistance étant quasiment nulle. D’où la phrase finale :

« elle [la sœur de Tess] sait qu’on ne fera jamais rien » (D1 : 179). Par conséquent, Tess et Jude sont bien ce qui met Sappho-Didon dans des colères noires, à savoir des gens mous et influençables. Toutefois, en refusant toute action, ils semblent vouloir se protéger. Mais de quoi veulent-ils ainsi se protéger ?

En cherchant à vivre ainsi en marge, Tess et Jude deviennent des observa-teurs critiques de nos sociétés occidentales. Vivant de peu, ils passent leur temps à « mémérer » sur l’internet, glanant des informations inutiles qui tout en canni-balisant le roman donnent une lecture du monde. Tess dresse avec humour des inventaires documentés. Par exemple, les noms de ville ridicules : « On dit non à quoi quand on a dit oui à Coupon, Elephant, Unicorn, Comfort, Finger, Frog Jump, Defeated, Double Trouble, Good Intent, Loveladies, Perfection, Purchase, Burnt Chimmey Corner, Duck, Elf […] ? » (D1 : 22), ou encore des informations inimaginables extraites de Wikipedia comme : « “le problème de la sexualité entre les hommes et les sirènes dans la littérature” », « “Le syndrome de Cotard”

(dont sont atteints les gens qui s’imaginent ne point exister) », ou encore « “l’axi-nomancie” (ou comment lire l’avenir dans les haches) » (D1 : 143). Tess révèle aussi le caractère inique et répressif du site Family Watch Dog qui cartographie les délinquants sexuels, etc. Toutes ces informations inutiles qui envahissent et accaparent le récit, condamnent par le biais de l’ironie la bêtise généralisée. Or, cette bêtise récurrente banalise le quotidien. Sont ainsi révélées :

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– la banalité des lieux : « Il en va des petites villes américaines comme des épisodes de Virginie : tu en as vu une, tu les as toutes vues » (D1 : 18) ; – la banalité des voyages : « Les progrès dans les transports et les

communica-tions ont rendu le voyage banal » (D1 : 64) ;

– la banalité des automobiles : « On y a jeté un œil, mais de notre point de vue ça ressemblait à n’importe quel char qu’on voit dans la rue ou dans les par-kings » (D1 : 130).

Il en ressort une banalité incommensurable issue d’une société enkystée dans la bêtise. Dès lors, c’est de ce monde que Tess et Jude tentent de se protéger vaille que vaille. Ils luttent contre la bêtise.

Par conséquent, l’univers dans lequel vivent Tess et Jude est à l’image de celui de Sappho-Didon, à savoir un univers perclus par la banalité et la bêtise, un univers dupliqué et figé. Cependant, ce monde ordinaire ainsi dénoncé est-ce le quotidien ?

W dokumencie Romanica Silesiana. No 1 (13): Les littératures francophones d’aujourd’hui: l’universel du et au quotidien (Stron 86-89)